
En cette fin d'année 2009, il se trouve que j'étais de passage dans la ville de Lyon pour y recevoir une formation dans le cadre de mon travail. Bien sûr, n'ayant pas la chance d'avoir un cercle ou un casino à proximité de chez moi, je me suis renseigné sur les éventuels lieux lyonnais où j'aurais pu trouver quelques jetons à manipuler.
Sur l'excellent site de club-poker.net j'ai pu voir qu'il y avait un tournoi organisé dans un casino du groupe Partouche : Le Lyon vert. Prétextant un obscur rendez-vous avec un cousin habitant la région, je faussai donc compagnie à mes collègues et me rendis en taxi à ce fameux Lyon Vert. Me voila donc arrivé après 25 bonnes minutes et 33 euros de course dans ledit casino. En fait, il s'agissait de ma première fois. Mon expérience live se limitant aux cercles parisiens et aux parties entre amis, je n'avais jamais gouté à cet univers sulfureux. Beaucoup des mes confrères de poker m'en avaient parlé, et le plus souvent le casino était décrit comme le paradis du bon joueur alors que tous les éléments objectifs en ma possession me rappelaient plutôt les flammes de l'enfer...
Le premier contact fut rude. Après être passé devant les machines à sous sans même leur jeter un regard (Ô Dieu préservez-moi de cette infamie), je montai donc à l'étage où se trouvait la salle où l'on jouait - entre autres - au poker. Arrivé vingt minutes avant le début, une gentille dame m'informa que le tournoi était complet depuis longtemps et que la liste d'attente était longue d'une douzaine de noms. Rage, désarroi, déception totale. Il s'agissait d'un 65€ rebuy (à 50€) tout à fait dans les limites de ma bankroll en cette époque difficile des fêtes de fin d'année. J'étais venu avec 250 euros, j'avais payé 33 euros de taxi, je m'inscrivis donc en liste d'attente pour les tables de cash game où le tapis minimum autorisé était de 200€. Après tout je n'allais pas repartir à peine arrivé !
L'attente fut longue, très longue. Jouxtant la zone des tables de poker, d'horribles tentations me tendaient les bras. Le bar tout d'abord, scintillant et offrant toutes sortes de spiritueux. Le black Jack ensuite, mais fort heureusement je n'ai aucune idée de comment cela se joue ! Et puis enfin la roulette, la satanée roulette. Après 2 heures d'attente j'ai craqué : je suis allé échanger mes 250 euros contre des jetons et je me suis assis à une table de roulette (honte sur moi). Et tout ça pourquoi ? Parce qu'en observant une de ces tables j'avais cru déceler un signe indien me disant que ce soir allait être mon soir. Une demi-heure plus tard et 40 euros en moins (et franchement ça aurait pu être bien pire en une demi heure, la mise minimum étant de 5 euros), la charmante dame qui m'avait tout d'abord éconduit me tape sur l'épaule pour me signaler qu'une place s'était libérée en cash game. 22h10, 210 euros en jetons, blindes 5€/5€ la soirée peut enfin commencer.
La stratégie était simple. Inutile avec ce tapis ridicule de s'aventurer à faire des moves audacieux. Mon but était de jouer un poker simple, ultra serré au début, et en profiter pour observer attentivement la table. Je suivis donc mes directives internes et après une heure de jeu, mon tapis s'élevait a 230 euros. J'avais joué 2 coups : Un As-Dame relancé en milieu de parole à 25€ où personne n'a suivi, et un continuation bet avec As valet à 20€ au cutoff. Rien de bien excitant mais je savais que mon heure allait arriver.
Trois quarts d'heure plus tard mon tapis s'élève à 235 euros et je reçois une pocket pair de 2 en petite blinde. Nous sommes cinq dans ce coup à 5€ pré-flop (aucune relance). Le flop arrive : 25T rainbow. Oh my God.
Check chez hero, check che BB, check chez utg+1, check chez utg+2 et hijack décide d'attaquer le pot à 30 euros.
Call rapide chez hero, idem chez BB, utg+1 et utg+2 se couchent. Nous ne sommes plus que trois. La turn affiche un sept de pique ajoutant un tirage couleur au tableau. Dans mon optique de jouer un poker simple et éprouvé, je décide d'attaquer assez fort un pot qui contient déjà 115€. Relance à 80€ chez hero, payée presque instantanément chez BB. Hijack, sans même réfléchir annonce tapis à plus de 300€, hero envoie tout en priant pour qu'il n'y ait pas de brelan supérieur. BB après une longue réflexion se décide à payer avec les deux top paires. La rivière apporte un 8 de pique, je montre mon brelan, BB montre ses deux paires et hijack scrute le tableau pour voir si il a bien perdu tout son tapis avec juste une paire de dix et se lève dépité (il n'a pas montré son jeu mais je suppose que c'est ce qu'il avait). On ne le reverra plus de la soirée. BB gagne donc l'extérieur et bibi (hero) se retrouve avec 630 euros de tapis.
A partir de ce moment là, je commence à me relâcher. Tout du moins en apparence. Quelques blagues à mes voisins, des commentaires sur les mains, une commande d'un mojito (avec du rhum martiniquais si possible), alors que jusque là j'avais été muet comme une carpe et concentré sur mon sujet. Cette apparente décontraction était calculée, je voulais que les autres joueurs pensent que ce premier coup était uniquement dû à la chance et qu'ils pourraient maintenant disposer de mon tapis. Car cette table était magnifique. Il y avait toutes sortes de joueurs et j'avais appris à un peu les déchiffrer. A ma gauche on avait un joueur inexpérimenté qui était capable de limper avec AK et faire des bluffs gros comme une maison mais qui avait miraculeusement amassé pas mal de jetons. A ma gauche j'avais un adversaire redoutable que j'avais identifié dès le début comme mon plus sérieux concurrent. Un mec jeune du genre "internet kid" que j'avais vu faire un call magnifique avec une paire de 4 dans un pot a six cent euros contre un bluff énorme de mon voisin de gauche (et ouais, il savait pas bluffer). Celui-là je l'évitais comme la peste, et je m'appliquais à lui faire comprendre que j'étais une serrure qui ne touchait pas de jeu ("Oh ! encore un département ! depuis mon Roi Huit d'il y a une heure j'ai rien touché" etc, etc). Je ne voulais pas qu'il vienne jouer contre moi avec 6 et 4 de trèfle comme je l'avais vu faire. Et puis il y avait mon deuxième client de la soirée. Un bon joueur, très bon même, mais qui avait la mauvaise habitude de sous-estimer la table et notamment internet kid et moi (internet kid 2 en fait).
C'est contre mon nouveau client que je gagnai mon plus gros pot de la soirée. Je reçois A♦T♦ en milieu de parole et décide de relancer à 30€. Je veux varier mon jeu et jusqu'ici les seules mains que j'ai montré en ayant relancé étaient AK au minimum. Mon client est au bouton et adore avoir la position sur les autres (en même temps, il n'a pas tort). Il call et nous sommes en heads up sur ce coup.
Le flop : 8♦9♠K♦
L'ordre du jour : ABC poker. J'attaque donc mon tirage couleur max à 50€. Call de mon adversaire.
Le turn : 2♦
Ruse classique, check rapide en faisant mine d'être bien embêté par ce carreau. Mais attention, pas trop d'acting, je sais que mon adversaire en face est aguerri, inutile de lui mettre la puce à l'oreille. La ruse fonctionne, et il envoie 165 euros. Après réflexion je call, mais pour le coup ce n'était pas de l'acting, je cherchais vraiment de toutes mes forces le moyen maximiser ma main. Et la meilleure façon que j'ai trouvé à cet instant c'était de call (discutable?) pour générer le gros de l'action à la river si il tombait une carte favorable.
La river donne un A♥. Ce n'était pas du tout une carte favorable pour moi car si je checkais cet As n'était pas très encourageant pour une action de mon adversaire. Je me décidai donc pour un value bet de 360 euros, que mon adversaire dut payer "forcé", car il détenait deux paires As-9.
A une heure et demie du matin et à peine 8 coups joués en 3 heures, mon tapis s'élevait à plus de 1500 euros. Je pris donc congé, saluai chaleureusement la table et remerciai le personnel en distribuant près de 30 euros de pourboire. Finalement le signe indien était peut être bien réel. De retour à ma chambre d'hôtel, j'avais la sensation du devoir accompli.


